Méditation vipassana

12 Mar 2016 | Récits

Extrait du livre « À la reconquête du bonheur perdu – Récits de vie et réflexions d’un jeune homme sensible »

Ah, quelle joie ! Dix jours sans parler ! Enfin tranquille ! Voilà plusieurs mois que j’attendais ce moment avec impatience. Dix jours de retraite méditative, dix jours pour voir si, oui ou non, la méditation peut m’aider à devenir une personne plus heureuse, une meilleure personne.

Peu à peu les méditants arrivent au centre. Certains paraissent tout aussi étranges que moi, d’autres semblent plutôt normaux. Les nouveaux se remarquent à leur air suspicieux : « Dans quelle secte bizarre me suis-je fourré…? », s’inquiètent-ils. Les anciens se reconnaissent à leur état de concentration déjà manifeste. Sans perdre un instant, ils ont entamé l’involution dans leurs univers intérieurs. Les inscriptions sont terminées, nous allons nous coucher. Demain matin la première méditation commence à 4h30.

« L’esprit calme, posez votre attention sur la respiration ; l’air qui rentre, l’air qui sort ». C’est la méditation anapana, qui signifie « l’attention sur le souffle ». Cette technique a pour but de calmer nos esprits pendant les premiers jours, afin d’atteindre un état de concentration assez profond pour aborder la véritable technique enseignée dans cette retraite, la méditation vipassana.

Je me concentre quelques secondes, puis mon esprit s’égare. Zut, je recommence, puis encore. Décidément, plus je fais d’efforts plus mon esprit semble vouloir s’enfuir ! Fébrile, il se raccroche fougueusement à la première pensée venue pour se rassurer. Ça, pour un esprit impétueux, c’en est un ! Tu ne me facilites pas la tâche ! Heureusement, on nous rassure : « C’est très bien, c’est normal, ramenez votre attention, ramenez votre attention, encore et encore… ». Cette première journée est difficile, et dire qu’il y en a encore neuf comme celle-ci.

Le moment du déjeuner est un moment doux, une petite pause dans la journée d’efforts constants. Nous sommes une cinquantaine dans le réfectoire, aucun mot n’est prononcé. Quelle tranquillité, quelle simplicité. Face à moi, mon voisin mâche énergiquement sa salade. Je souris. Cinquante personnes silencieuses, mastiquant frénétiquement leurs salades. Quelle drôle d’humanité sommes-nous, quelle planète divertissante !

Mon attention reste collée à cette vision. Ne pas rire, ne pas rire, ce serait vraiment malvenu. Vite, l’attention sur la respiration, pour calmer cet esprit ! Et puis, tiens, sur ma langue, que se passe-t-il par ici ? Je mâche, elle s’affaire : elle pousse un peu à droite, un peu à gauche ; par une dépression localisée, combinée à une pression de la joue, la denture se trouve astucieusement transformée en filtre et la langue réceptionne la phase liquide ; par une nouvelle dépression bien dosée, la phase solide se retrouve à son tour aspirée et s’aligne docilement entre les molaires, tandis que dans le même temps, et sans aucune difficulté apparente, une pression exercée sur l’arrière du palais propulse le filtrat liquide dans l’œsophage. Merveilleux ! Quelle machinerie parfaitement ajustée, et dans ma bouche s’il vous plaît ! S’il avait fallu que je m’occupe consciemment de cette tâche, j’aurais sans doute dépéri depuis des décennies !

Ça y est, c’est le jour de la méditation vipassana, qui signifie « voir les choses telles qu’elles sont réellement ». À la place du souffle, on nous invite maintenant à nous concentrer sur nos sensations corporelles, en passant en revue tout le corps, patiemment.

Les sensations, nous explique-t-on, sont intimement liées à chaque émotion, à chaque pensée qui traverse l’esprit. Observer ses propres sensations, c’est s’observer soi-même, dans sa globalité, le corps et l’esprit d’un seul élan. Quel scientifique ce Bouddha, Siddhartha Gautama de son vrai nom, pour avoir développé cette science de l’esprit il y a 2500 ans ! Une connaissance théorique, si précise et logique, mais surtout empirique, fondée sur l’expérience directe de la réalité !

« Observez les sensations, objectivement, sans les juger, sans les analyser, sans chercher à les modifier. » Je comprends soudainement le sens de ma présence ici : j’ai cherché à agir sur le monde pour construire mon bonheur, ici on m’invite à le construire de l’intérieur ; j’ai affronté des névroses par l’analyse, ici on me propose de les traiter par l’observation ; j’ai étudié les pensées et les émotions, ici on m’apprend à regarder de plus près, à l’échelle des sensations. De l’extérieur vers l’intérieur, de l’analyse vers l’observation, des émotions aux sensations. C’est le chemin vers toujours plus de virtuosité dans la maîtrise de l’art de vivre !

La douleur s’intensifie dans la région lombaire. Quelqu’un a dû m’embrocher, une lame affûtée traverse toute l’épaisseur de mon corps, c’est sûr ! Je tente de rester immobile, d’observer objectivement cette sensation si désagréable. Non, c’est trop dur, je veux bouger ! Cette histoire est ridicule, mon corps s’insurge ! Quel horreur, c’est affreux ! Je m’apprête à décroiser une fois de plus mes jambes pour m’étirer, mais, non, tenons une minute de plus. Tout est impermanent, cette douleur aussi finira tôt ou tard par disparaître.

Ne pas bouger, rester concentré, objectif. Je suis un scientifique fou, j’étudie le phénomène de la douleur dans ce corps mystérieux. Zoomons sur la zone douloureuse : ah, elle est en fait localisée, c’est un point. Elle n’est pas stable, elle pulse, c’est une oscillation ! Zoomons encore : il y a quelque chose de plus petit, à l’intérieur du point. Oh, surprise, ce sont d’innombrables sensations minuscules, des picotements agréables, et la douleur a disparu ! Elle s’est dissoute !

Cette douleur qui paralysait mon dos n’était-elle qu’une impression globale, un phénomène émergeant ? Une illusion ! Si mon attention est assez focalisée, je ne perçois plus que la réalité subtile, la véritable nature de la sensation ? Hourra ! Je suis libéré, je n’ai plus mal ! Je suis enfin devenu un Bouddha, un être Illuminé, totalement libéré de mes souffrances !

Ouille, la douleur revient ! Mon dos se fige ! Les sensations subtiles s’effacent ! Oh, je comprends. Les sensations sont des informations, elles ne sont ni douleur, ni souffrance. Le cerveau interprète le message, il construit la douleur, la souffrance. L’objectivité m’a permis d’observer, l’espace de quelques instants, la véritable nature de la douleur, à une échelle subtile. Je n’y ai vu que des petites sensations douces. Surpris par cette réalité, mon esprit a perdu son équilibre. L’euphorie m’a submergé, ma perception s’est voilée, les sensations subtiles se sont effacées, elles ont rendu sa place à l’illusion grossière de la douleur pétrifiant de nouveau tout mon dos. La montée, le déséquilibre, la chute. Ah, dommage, je manque encore de stabilité ! Il faut bien l’admettre, l’Illumination, ce n’est pas encore pour tout de suite.

Très bon ce gratin, je m’en remets une louche. Quelque-chose a changé en moi. La vie ne peut plus être la même si la douleur est illusion. Ma conception de la réalité se désagrège heure après heure, je me sens déstabilisé. Par effet domino, le puzzle du monde éclate dans mon cortex, les pièces virevoltent. Elles cherchent une nouvelle logique incorporant cet élément étonnant : la douleur est illusion ! Il faudra du temps pour que s’intègrent en moi toutes les implications de cette prise de conscience.

En retournant m’asseoir à ma table, mon assiette à la main, je remarque le visage sérieux d’un acolyte. Je ne connais pas son nom, je n’ai jamais entendu sa voix, mais après tous ces jours passés dans cette intimité j’ai l’impression de le connaître. Je l’aime bien, c’est mon copain. Il doit avoir 50 ou 60 ans. Je suis touché, les larmes montent. Il y a ici des gens qui ne sont plus si jeunes. Ils osent pourtant donner dix jours de leur vie pour faire face à eux-mêmes, à leurs douleurs, à leurs souffrances. Ils prennent le risque de remettre en question leurs croyances, leurs certitudes. L’un d’eux a peut-être 70 ans. Quelle humilité, quel courage, quelle noblesse. Merci à vous de nous montrer la voie !

C’est le dixième jour, nous pouvons maintenant parler et faire quand même un peu connaissance avant de nous quitter ! Malheureusement, moi qui espérais redevenir, comme par magie, le mammifère social que je devrais être, je ne peux que constater mon aversion renforcée pour engager la conversation. Pourquoi parler, c’était pourtant si calme !

Mais un monsieur m’aborde avec une grande gentillesse. L’échange s’enclenche, les expériences se partagent. Minute après minute, un profond apaisement m’envahit. C’est le fruit de tous ces efforts qui se manifeste. Certes, je ne suis pas encore totalement libéré, mais je me sens si léger !

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